
Je pensais faire une randonnée.
Une vraie randonnée, s’entend. Pas une promenade de santé, pas un tour de lac en famille. Une randonnée avec du dénivelé, des pierres, de la sueur, et ce sentiment d’accomplissement qu’on a en haut qu’on ne trouve nulle part ailleurs.
Ce que je n’avais pas anticipé, c’est la différence entre les montagnes d’Auvergne et celles de Haute-Savoie.
Ce n’est pas du tout pareil.
La leçon de géographie.
Chez moi, en Auvergne, les montagnes ont quelque chose de rond, de généreux, de domestiqué. Elles se laissent gravir avec une certaine bienveillance. On monte, on souffle, on arrive. Le chemin est parfois raide mais il reste un chemin, un vrai, avec des repères et une logique qu’on finit par comprendre.
Ici, la montagne ne fait pas de compromis.
Les alpages cèdent la place aux rochers, les rochers aux parois, les parois au vide. La végétation s’accroche partout où elle peut, entre les fissures, sur les surplombs, dans des endroits qui semblent défier toute logique botanique. Les arbres sont plus courts, plus tordus, sculptés par le vent et l’altitude en des formes qui n’existent nulle part ailleurs.
Et les sentiers ne préviennent pas toujours de ce qui arrive.
La préparation.
J’avais préparé le sac avec soin. Enfin, avec le soin qu’on met quand on ne sait pas vraiment ce qui nous attend.
L’eau surtout. Beaucoup d’eau. Par ces températures, en altitude, avec l’effort qui fait transpirer bien plus qu’on ne le calcule depuis le bas, il faut prévoir large. Beaucoup plus large que ce qu’on imagine. Le poids supplémentaire dans le sac, je le sentais dès les premiers lacets, ce petit rappel que l’hydratation a un coût physique immédiat.
Mais renoncer à l’eau pour alléger le sac, c’est renoncer à aller loin. Alors j’ai gardé l’eau et j’ai porté.
Le sac pesait ce qu’il pesait. Je suis partie quand même.
La montée.
Les premières minutes sont toujours les mêmes. Ce temps d’adaptation où le corps comprend qu’on lui demande quelque chose, où la respiration cherche son rythme, où les jambes se souviennent de ce qu’elles savent faire.
Puis quelque chose se met en place. Un pas après l’autre, régulier, économique. La tête qui se vide progressivement de tout ce qui n’est pas le chemin devant. Cette forme de méditation active qu’est la randonnée, où on ne pense plus vraiment, où on est juste là, dans le mouvement, dans l’effort, dans la présence absolue à ce qu’on fait.
La forêt d’abord, dense et fraîche, cette ombre bienfaisante qui fait oublier la chaleur du dehors. Les racines qui traversent le sentier, les pierres lisses qu’il faut éviter, les passages étroits où je me faufilais entre les troncs. L’odeur de la résine, de la mousse, de la terre humide sous les feuilles.
Et puis la forêt s’est ouverte. Les arbres se sont faits plus rares, plus petits. Le ciel est apparu par grandes plaques. La roche a surgi de partout.
J’ai changé de monde.
L’échelle.

Et puis il y a eu l’échelle.
Je ne m’y attendais pas. On ne m’avait pas dit qu’il y aurait une vraie échelle. Métallique. Fixée contre une paroi rocheuse. Qui monte. Beaucoup.
Je me suis arrêtée. J’ai levé les yeux. J’ai évalué la situation dans son intégralité.
J’ai failli faire demi-tour.
Ce moment particulier où on est face à quelque chose qu’on n’avait pas prévu et où le cerveau commence à lister toutes les bonnes raisons de ne pas y aller. La prudence, la sagesse, le fait que je n’étais pas obligée, que personne ne m’en aurait voulu, que revenir en arrière c’est aussi une décision tout à fait valable et respectable.
Et puis cette autre voix. Celle qui dit que si je reviens maintenant je vais y penser toute la descente. Que le regret de ne pas avoir essayé est souvent plus lourd que la difficulté d’avoir essayé.
J’y suis allée.
Barreau par barreau. Les mains sur le métal chaud sous le soleil, les pieds qui cherchaient leur appui sur la roche, le corps qui sait faire ça même quand la tête hésite. Le vide en dessous que j’essayais de ne pas regarder mais que j’ai quand même regardé, une fois, juste pour mesurer.
Et en haut, quand j’ai posé le pied sur la roche et que j’ai réalisé que je l’avais fait, ce mélange de soulagement et de fierté qui ne ressemble à rien d’autre. Cette légèreté inattendue après l’effort, comme si le corps récompensait d’un coup tout ce qu’il venait de faire.
Ce qu’on voit après l’échelle.
Le panorama.

Ces crêtes qui se découpent contre le ciel bleu de fin d’été, les falaises grises striées de blanc, le vert intense des alpages qui s’accrochent partout où la roche laisse un peu de terre. Un paysage qui n’existe pas en Auvergne, qui a une verticalité, une minéralité, une façon d’être grandiose sans effort et sans concession.
Je me suis assise sur une pierre. J’ai bu de l’eau. J’ai regardé.
Pas besoin de dire grand-chose dans ces moments là. Le paysage parle pour lui-même et les mots ajoutés par-dessus semblent toujours un peu en trop.
Ça valait l’échelle.
Ça valait largement l’échelle, le sac lourd, et les jambes qui commençaient à peser.
Ce plaisir de l’effort.
Il y a quelque chose d’unique dans la fatigue de la randonnée. Une fatigue honnête, gagnée, qui n’a rien de la fatigue subie du quotidien.
Quand on monte et qu’on souffle et qu’on continue quand même, il se passe quelque chose dans la tête qui ressemble à une mise à plat. Les préoccupations habituelles perdent leur poids. Ce qui semblait urgent au bas de la montagne semble beaucoup moins urgent en haut.
La montagne remet les choses à leur place, comme la forêt le fait à sa façon. Mais plus radicalement. Plus physiquement. Parce qu’elle exige quelque chose du corps, et que quand le corps est occupé vraiment, la tête suit.
J’étais là. Juste là. Avec le chemin, la roche, le ciel, et cette satisfaction primitive d’avoir mis un pied devant l’autre jusqu’en haut.
C’est peu et c’est tout.
La terrasse sur le retour.
En redescendant, en voiture cette fois, je suis passée devant une terrasse.
Une de ces terrasses de montagne avec une vue qui arrête, des tables en bois dehors, et cette atmosphère particulière des fins de journée en altitude où la lumière devient dorée et douce et où tout semble mériter qu’on s’y attarde.
J’ai ralenti.
L’effort venait d’être fait. La randonnée était derrière moi. Il y avait dans l’air quelque chose qui ressemblait à une récompense méritée, à ce moment où on se dit qu’on a bien travaillé et qu’on pourrait bien se permettre.
J’ai pesé le pour et le contre. Le budget de fin de vacances avait son mot à dire, et il ne parlait pas en faveur de la terrasse avec vue.
Je suis repartie.
Mais j’ai regardé encore un peu en passant. Et dans ce regard, il y avait toute la douceur de l’effort accompli, même sans la consommation. Le plaisir d’être là, d’avoir fait cette randonnée, de porter encore dans les jambes la mémoire de l’échelle et du panorama.
Ça aussi, c’était suffisant.
Ce soir.
Ce soir je suis claquée.
Les jambes lourdes, les bras qui ont grimpé des barreaux qu’ils n’avaient pas prévus, les épaules qui gardent la mémoire du sac, tout ce que le corps accumule quand on lui demande plus que d’habitude sans lui avoir vraiment demandé son avis au préalable.
Je prends quand même le temps d’écrire. Et de poster quelques photos parce que certains réflexes résistent même à l’épuisement.
Je vous préviens, la connexion en Haute-Savoie dans ces secteurs là, c’est une notion très relative. Beaucoup de zones blanches, beaucoup de moments où le téléphone cherche un signal qu’il ne trouve pas. Ce qui oblige à être là, vraiment là, sans la tentation de regarder ailleurs.
C’est peut-être pour ça que la montagne fait ce qu’elle fait.
Elle coupe tout le reste. Elle ne laisse que l’essentiel. Le chemin, la roche, l’effort, la vue.
Et cette échelle qu’on n’avait pas vue venir, et que je suis finalement bien contente d’avoir montée.
Mais rassurez-vous.
Demain je remets ça.
Sophie H.
Eh bien Sophie ,je crois que j aurais du mal a te suivre dans tes périples ,mais visiblement le jeu en vaut la chandelle , très jolie description des montagnes savoyardes ça donne envie d y aller , sois quand même prudente car dans ces lieux montagneux la moindre inattention peut être fatale , profite bien 😘
Merci pour ce si beau texte avec tous tes ressentis de cette belle randonnée. La montagne ne laisse rien au hasard. Elle te demande beaucoup en échange de cette liberté que nous ressentons à la gravir et de ces superbes paysages qu elle nous offre. Quel bonheur lorsque nous nous transcendons pour atteindre un de ses points de vue haut perché et si difficile à y arriver. Tout est si bien décrit. Je me suis revu en basses-alpes ou dans les Hautes-Pyrénées lors de longues randonnées journalières. La fatigue du soir est vite mise de côté lorsque nous pensons au plaisir procuré des panoramas découverts….. Attention aux courbatures pour tes prochaines randonnées le temps que ton corps s y habitue. Bonnes balades. 😘
Bonsoir, c’est mon premier message et je vous suis depuis un moment mais ce soir votre texte me touche plus que les autres et je me lance.
J’ai eu la chance de partir en vacances en haute Savoie et pour le coup moi qui suit du nord et adepte de randonnées avec mon husky, nous avons découvert la vraie randonnée comme vous le décrivez si bien.
La fatigue est différente et plus intense mais en bien : la satisfaction d’avoir atteint son objectif et la découverte de magnifiques paysages et de superbes vues. Parfois avec un mélange de peur de d’appréhension car il y a les montées avec peu de visibilités sur ce qu’il y a derrière: par moment une descente imprévue ou une falaise. La faune et la flore sont uniques, les paysages atypiques, dépaysants mais avec parfois le sentiment curieux de se sentir chez soit comme si on avait trouvé l’endroit où l’on devrait vivre. Une région calme, loin du bruit de la ville et reposante.
Puis malheureusement vient le retour de vacances qui ont semblée trop courte avec l’envie de faire demi-tour et d’y retourner.
Je vous souhaite d’agréables fin de vacances.
Bonjour,
Moi qui adore la randonnée et la montagne je suis servie et je te comprends 🙂
C’est une région incroyable mais il faut savoir apprécier ces moments sans regret du retour et se dire qu’on y reviendra !
Merci, aucun regret, juste nostalgique des vacances sur le retour car sur le départ il faisait beau et presque 30 degrés mais c’est supportable et respirable, en arrivant à 100km de chez moi il pleuvait et malheureusement chez moi quand il fait chaud il y a très peu de vent et la chaleur est difficilement supportable.
J’y retournerai dès que possible. En attendant il y a encore beaucoup d’endroit magnifiques à découvrir en France.
Bonne journée.
Joli texte qui met en valeur les paysages montagneux. Après t’avoir lu j’ai envie de prendre mon sac a dos et de randonner dans ces magnifiques montagnes.
Bonjour Sophie,
Pour avoir reconnu l’endroit et être aller plusieurs fois sur ce sommet, j’espère que tu as pu aller jusqu’à cette grande croix au sommet de la crête afin de contempler cette merveilleuse vue sur le lac et la Suisse voisine. Si tu cherches d’autres idées de randonnées dans le secteur n’hésite pas à me le faire savoir 🙂
Bonjour,
Oui c’est magnifique !
Et de belles randonnées merci pour la proposition en tout cas 😉