Le col de Seytrousset. Et la tenue du jour

Ce matin les jambes réclamaient grâce.

Pas un refus catégorique. Plutôt une négociation. Elles avaient bien voulu monter à 1941 mètres la veille, elles avaient accepté l’échelle, les alpages, la descente, la journée entière. Mais ce matin elles posaient leurs conditions. Départ plus tard. Rythme plus doux. Pas de folie.

J’ai accepté les termes.

La préparation.

Départ un peu plus tardif donc. Le café, toujours le café, même si ma machine à café me manque avec une acuité croissante au fil des jours. Le pique-nique préparé, le sac chargé. Et la tenue du jour, choisie sagement, raisonnable : un débardeur. Rien d’extravagant.

C’est ce que je pensais au départ.

Trente minutes plus tard.

Trente minutes. C’est le temps qu’il a fallu.

Trente minutes de montée sous un soleil qui ne plaisantait pas, dans une chaleur qui pesait déjà sur les épaules avant même qu’elles soient en nage. Trente minutes pour que le débardeur passe de vêtement à éponge, pour que la sueur rende toute notion de tissu sur la peau parfaitement insupportable.

Je me suis arrêtée. J’ai regardé le sentier devant moi. J’ai regardé le sac à dos sur mes épaules.

Et j’ai pris une décision que je n’avais absolument pas calculée en partant le matin.

Le débardeur est parti dans le sac. Le sac à dos est resté sur les épaules. Ses bretelles larges couvraient ce qu’elles couvraient, son maintien devant cachait ce qu’il cachait, et l’air circulait librement sur tout le reste.

Ce n’était pas un plan. C’était une évidence imposée par trente degrés et trente minutes d’effort.

La première rencontre.

Le premier randonneur est apparu assez vite après.

Un homme d’une cinquantaine d’années, bâtons de marche, chapeau, chaussures techniques. Il regardait le sentier devant lui, a levé les yeux, a croisé mon regard.

Puis son regard a légèrement dévié.

Puis il a dit bonjour avec un sourire que je qualifierai de surpris. Courtoisement surpris. Avec une légère hésitation avant le bonjour, le temps que son cerveau enregistre et classe l’information.

J’ai dit bonjour. J’ai continué à monter.

La petite gêne était là. Pas paralysante, pas suffisante pour faire demi-tour. Juste ce léger inconfort de savoir qu’on présente au monde quelque chose que le monde ne s’attendait pas à voir sur un sentier de randonnée balisé par le département de Haute-Savoie.

Ce n’était pas prévu. Mais ce n’était pas rattrapable non plus. Le débardeur était dans le sac et la chaleur était toujours là.

La forêt.

Le sentier entrait dans la forêt, et la forêt apportait avec elle quelque chose d’appréciable dans les circonstances : l’ombre, et une certaine solitude.

Les racines des arbres traversaient le chemin dans tous les sens, les troncs couverts de mousse encadraient le passage, la lumière filtrait en lames entre les branches. C’était beau, c’était frais, et surtout c’était momentanément vide de randonneurs en sens inverse.

Je marchais à mon rythme, les bretelles du sac sur les épaules, l’air chaud de l’été sur tout le reste. Il y a quelque chose d’étrangement libérateur dans cette sensation, même non planifiée. Le soleil qui se pose directement sur la peau, l’air qui circule sans obstacle, cette légèreté physique qui compense largement le poids du sac, toujours aussi présent.

La forêt ne juge pas. C’est un de ses nombreux avantages.

Les chalets.

En montant, je suis passée devant de vieux chalets d’alpage.

Ces bâtiments en pierre et en bois sombre qui ont traversé les siècles sans se préoccuper de la mode ni du regard des autres. Ils sont là depuis longtemps, ils seront là encore longtemps, et ma tenue de randonnée particulière ne les a visiblement pas émus.

J’aurais voulu leur ressembler un peu. Avoir cette indifférence tranquille aux opinions extérieures.

Ce n’est pas tout à fait ce que j’ai réussi quand le deuxième randonneur est apparu.

Un couple, cette fois. La femme en tête, l’homme derrière. La femme a regardé, a souri, a dit bonjour sans ralentir. L’homme a failli trébucher.

J’ai dit bonjour. J’ai continué.

Le pique-nique.

Après une heure et demie de marche, l’alpage de Seytrousset est apparu. 1495 mètres, un vieux panneau en bois sculpté avec le nom gravé dedans, des chalets d’alpage autour, un ciel bleu au-dessus.

J’ai cherché un coin pour le pique-nique. Pas beaucoup d’ombre sur ces alpages ouverts, la chaleur pesait fort, le soleil ne faisait aucune concession.

J’ai trouvé un rocher avec une vue dégagée et me suis assise.

Et là, j’ai remis le débardeur.

Parce qu’il y a des limites. Manger son sandwich sur un alpage fréquenté, c’est un contexte qui appelle une tenue un minimum conventionnelle. Les randonneurs qui passent méritent de pouvoir déjeuner mentalement en paix.

Le pique-nique sorti du sac, l’eau fraîche, ce moment de pause que le corps réclamait depuis un moment. Les montagnes tout autour, le silence de l’alpage, le son des cloches quelque part au loin.

Le col et la sieste.

Après le pique-nique, j’ai continué. Un peu plus haut encore, parce que le panneau du col de Seytrousset était visible et que 1564 mètres méritaient qu’on aille jusqu’au bout.

Et parce que j’avais repéré quelque chose en chemin.

Un coin à l’ombre, sous des arbres, le long du sentier. De la mousse, de la fraîcheur, une horizontalité qui invitait.

J’ai atteint le col, j’ai regardé le panneau, j’ai fait la photo de rigueur. Et puis je suis revenue vers ce coin d’ombre.

Le débardeur est ressorti du sac. Je me suis allongée.

Les yeux fermés, la forêt autour, le vent dans les branches, la chaleur de la montagne qui pesait partout sauf ici, dans cette poche d’air frais sous les arbres. Ce moment parfait et suspendu que la montagne offre parfois quand on prend le temps de le chercher.

Je suis restée là un bon moment. Seule. En paix. Sans aucun randonneur pour gérer.

La descente.

Le retour s’est fait tranquillement. J’avais remis le débardeur pour la descente, par pragmatisme. Les croisements sont plus fréquents sur le chemin du retour et mes nerfs avaient suffisamment été mis à l’épreuve pour la journée.

J’ai croisé encore quelques randonneurs. Chaque fois ce même ballet silencieux, le bonjour, le regard, la surprise plus ou moins bien dissimulée. J’avais fini par m’y faire. Par même y trouver une sorte d’humour intérieur, cette façon qu’avaient les gens de gérer l’inattendu avec plus ou moins de grâce.

La montagne réserve des surprises. C’est ce qu’on vient y chercher, non ?

Le retour au gîte et les Pieds dans l’Eau.

Retour au parking. Retour au gîte. Pose sur le canapé, jambes en l’air, ce repos mérité de quelqu’un qui a quand même fait sa randonnée malgré les conditions.

Et puis le soir, direction Anthy sur Léman.

Les Pieds dans l’Eau. Le nom du restaurant promettait quelque chose, et il a tenu sa promesse. Vue sur le lac, ambiance douce de fin de journée, menu qui donnait envie de tout commander.

J’ai peut-être un peu abusé. Je l’admets sans honte excessive. Après les journées que je venais de passer, la montagne, le col, la sieste sous les arbres, ce repas face au lac Léman était une récompense parfaitement calibrée.

Certains jours méritent qu’on mange bien.

Celui-ci en faisait partie.

Sophie H.

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6 Commentaires
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Shamba

La montagne t’inspire, merci de nous faire partager ces moments. Le retour à la vie réelle va être dur.

Le_breton

Bon la tu as fini de me convaincre , j y vais l année prochaine ,merci Sophie pour ce partage tout au long de la semaine ,ce fut un plaisir a suivre et cela fait oublier la morosité du boulot 😉

ratoutou

Bravo Sophie 👏 quelle ténacité, vous marchez beaucoup par habitude comme infirmière, mais là, vous avez fait un immense pas de géant,, félicitations, belle rentabilité de votre séjour, j’en connais un qui doit avoir hâte de retrouver sa maman, vous vous êtes offert un grand bol d’air pur, d’évasion, vous en aviez besoin.
Vous avez passé de super vacances

jocker

toujours bien écrit on a vraiment imaginé la monté avec toi et les regards et la photo te donne vraiment l’air d’une vrai montagnarde la montagne te vas bien

Doug372

Merci Sophie de savoir partager avec tes mots certains des paysages que je connais .

Thierry MORIN

Merci pour ces récits enchanteurs , les superbes photos. Toujours un beau sourire et des yeux magnifiques . Une pointe d’humour très agréable. Pour moi, je pratique la randonnue le plus souvent possible.