Le col de la Balme. Le dernier jour

Il y a une façon particulière de vivre le dernier jour de vacances.

On sait que c’est le dernier. On le sait dès le réveil, avant même d’avoir ouvert les yeux complètement. Ce compte à rebours silencieux qui s’est installé quelque part dans la tête et qui colore tout différemment. Pas avec tristesse, pas vraiment. Plutôt avec cette attention particulière qu’on porte aux choses quand on sait qu’elles vont se terminer.

J’avais décidé de marquer le coup.

Pas avec un sommet à deux mille mètres. Pas avec une journée épuisante. Juste retourner à un endroit que j’avais aimé, pour une dernière fois, à mon rythme.

Le col de la Balme.

Le départ.

Départ dans la matinée, casquette sur la tête, sac à dos, la tenue habituelle de ces vacances. Le soleil était déjà là, fidèle, immuable. La Haute-Savoie avait décidé de faire durer l’été jusqu’au bout et ce dernier jour ne ferait pas exception.

La montée a commencé. Les pâturages, les premiers lacets, l’air qui sent l’herbe sèche et la résine. Et assez vite, cette chaleur qui impose ses propres décisions.

Il faisait vraiment chaud. J’ai regretté de ne pas avoir, cette fois-ci, quelque chose à mettre devant le sac à dos. Ceux qui ont lu l’article du col de Seytrousset comprendront ce que je veux dire. Les autres peuvent laisser leur imagination travailler.

Je me suis adaptée comme j’ai pu. La montagne ne fait pas de compromis sur la météo.

Le silence retrouvé.

Ce que j’étais venue chercher ici, c’est ça. Ce silence.

Pas le silence total, qui n’existe pas vraiment en montagne. Mais ce silence humain, cette absence de conversations portées par le vent, de groupes qui s’interpellent, de monde qui déborde des parkings et envahit les sentiers.

Après la Joux-Plane de la veille avec ses centaines de voitures et sa foule, le col de la Balme était un autre monde.

Peu de randonneurs. Des pâturages qui s’étendent sans être découpés par des files de gens. Le sentier qui monte dans une tranquillité que j’avais appris à chérir cette semaine.

Et les cloches.

Ce son particulier, grave et doux à la fois, qui arrive de partout et de nulle part selon le vent. Les vaches quelque part sur les alpages, invisibles parfois, annoncées par leurs cloches avant d’apparaître. Ce bruit de montagne qui n’existe nulle part ailleurs et qui s’imprime dans la mémoire d’une façon très particulière.

J’avais voulu retrouver ça pour le dernier jour. Je l’avais retrouvé.

La chaleur et la montée.

La montée vers le col de la Balme est belle. Généreuse dans ses paysages, ouverte sur les alpages, avec cette façon qu’a la montagne ici de laisser voir loin à mesure qu’on prend de la hauteur.

Les herbes sèches de l’été, dorées par les semaines de soleil, ondulaient légèrement sous un vent tiède qui ne rafraîchissait pas vraiment mais qui donnait l’illusion de le faire. Les fleurs sauvages tenaient encore, roses et violettes en bordure de sentier, comme si elles refusaient de rendre les armes avant la fin de l’été.

Je marchais lentement. Les jambes avaient accumulé une semaine de dénivelés et elles me le faisaient savoir poliment mais clairement. Ce n’était pas le moment de forcer. C’était le moment de savourer.

Un pas après l’autre. Le sentier, le ciel, la chaleur sur la peau, le son des cloches qui se rapprochait.

La charge.

Et puis il y a eu les vaches.

Pas celles aux cloches douces et lointaines. Celles-là étaient différentes.

J’entendais depuis un moment un bruit qui grossissait, un martèlement sourd sur l’herbe sèche, qui ne ressemblait pas au pas tranquille d’un troupeau qui broute. J’ai levé les yeux.

Un groupe de vaches dévalait la pente dans ma direction. Pas une, pas deux. Plusieurs. Au galop, avec toute l’énergie et toute l’inertie de bêtes qui font trois fois mon poids et qui avaient clairement décidé que le chemin le plus court vers l’abreuvoir passait par là où je me trouvais.

Le temps de réaliser ce qui se passait, elles étaient déjà proches.

Je me suis figée. Pas par bravoure, par instinct pur. L’analyse rapide de la situation : trop loin de la clôture pour me mettre à l’abri, pas le temps de courir, pas d’arbre à portée. Rester immobile, laisser passer, espérer.

Elles m’ont évitée. De deux, peut-être trois mètres. Le sol qui tremblait sous leurs sabots, le bruit de leurs cloches qui sonnaient dans tous les sens, l’air déplacé par leur passage. Elles ont continué leur course vers le bas sans se soucier davantage de moi.

J’ai soufflé.

Le cœur battait encore fort quand j’ai repris ma montée. Ce genre de frayeur qui se transforme en anecdote quelques minutes après mais qui, sur le moment, est bien réelle. Impressionnant de voir des animaux aussi massifs se déplacer à cette vitesse avec autant d’aisance sur une pente.

Je les ai regardées s’éloigner en contrebas, rejoindre leur abreuvoir, reprendre leur tranquillité habituelle comme si rien ne s’était passé.

Pour elles, effectivement, rien ne s’était passé.

La montée et les rencontres.

Les randonneurs croisés sur le sentier ont eu des réactions bien différentes des vaches.

Le bonjour était devenu un exercice que je maîtrisais maintenant parfaitement après une semaine d’entraînement intensif. Le regard, le sourire, et puis on continue dans son sens. Tout le monde est poli en montagne. Tout le monde gère l’inattendu avec cette courtoisie particulière des gens qui partagent un effort et un grand espace.

J’ai croisé des couples, des solitaires, des groupes. Chaque fois ce même ballet discret et finalement assez élégant.

La Haute-Savoie m’avait appris ça cette semaine : les gens sont bien moins perturbés par l’imprévu qu’on ne le croit. Ils regardent, ils disent bonjour, ils passent. La vie continue. Le sentier aussi.

Les VTT.

Au sommet, ou presque, alors que je cherchais un coin pour me poser, trois VTT ont surgi d’un sentier latéral à toute vitesse.

Encore une frayeur. Encore ce moment de sidération où le cerveau calcule dans l’urgence les trajectoires possibles. Ils ont freiné net, ils se sont excusés avec cette gêne sincère de quelqu’un qui sait qu’il a failli faire une mauvaise rencontre.

On a échangé quelques mots, ils sont repartis. La montagne de Haute-Savoie aimait décidément les surprises ce dernier jour. Les vaches au galop, les VTT qui surgissent, c’était une journée généreuse en émotions.

Le col et la vache philosophe.

Le col de la Balme. 1445 mètres. Le panneau au milieu des fleurs orange et jaunes, les rochers couverts de mousse, la petite croix en fer forgé qui marque l’endroit depuis longtemps. Le ciel bleu au-dessus, le panorama qui s’ouvre sur les sommets et la vallée en contrebas.

Je me suis assise dans l’herbe.

Une vache s’est approchée. Pas au galop cette fois. Tranquillement, avec cette curiosité bovine qui n’appartient qu’à elles. Elle portait sa cloche au cou, numéro 5828 à l’oreille, et elle m’a regardée de ses grands yeux paisibles avant de se mettre à brouter comme si ma présence était la chose la plus ordinaire qui soit.

Moi assise, elle debout à côté. Toutes les deux au col, chacune à sa façon de profiter du moment.

Il y a quelque chose de profondément reposant dans la compagnie d’une vache. Elles ne jugent pas. Elles ne s’étonnent de rien. Elles ont leurs priorités, l’herbe, les cloches, le troupeau, et le reste du monde existe dans une indifférence totale et sans malice.

J’aurais voulu leur ressembler davantage cette semaine.

Je me suis allongée un moment dans l’herbe, le visage vers le ciel, la vache qui broutait à côté, le son des cloches qui montait de partout sur l’alpage. Ce moment suspendu de fin de vacances que je voulais garder le plus longtemps possible.

Il fallait bien redescendre.

La descente et le bilan.

La descente s’est faite tranquillement, à l’ombre quand c’était possible, avec ces jambes qui savaient qu’elles allaient bientôt pouvoir se reposer vraiment.

En bas, en retournant vers la voiture, j’ai pensé à cette semaine.

Les cols, les sommets, l’échelle, les vaches, les parapentistes, la Joux-Plane trop fréquentée, le col du Corbier et ses sapins interminables, la Pointe de Perret et le Mont Blanc au loin, le col de Seytrousset et ses imprévus vestimentaires, le restaurant au bord du lac Léman, la sieste dans l’herbe sous les arbres, le ruisseau du premier matin, la pizza méritée, la glace après l’effort.

Une semaine entière à marcher, à transpirer, à monter et descendre, à dire bonjour à des inconnus sur des sentiers, à photographier des panoramas et des panneaux d’altitude.

Une semaine à être dehors, vraiment dehors, avec le soleil et l’air et les montagnes qui ne demandent rien d’autre que d’être là.

Je rentre en Auvergne demain.

Les montagnes de Haute-Savoie et moi, on se retrouvera.

Sophie H.

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8 Commentaires
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thuillier

cc linfirmière tu peux aussi visiter le briancon cest en dessus de la savoie content de suivre les avantures de lheureuse sophie

Fred33390

👏👏👏👏👏

Le_breton

Eh bien Sophie ,super semaine que tu nous a fait partager de la plus belle des façons avec ton style narratif unique ,merci pour cela ,et bon courage pour la reprise

Ahr

Très belle semaine avec de très belles photos

Shamba

Très beau texte encore un fois, on s’y croirait. Les vaches ont quelque chose de mystique !
J’ai eu la chance de grandir dans un village où il y avait des vaches à lait.
Aller chercher le lait avec les pot au lait et la pièce de 2 francs dans la poche.
Une autre époque
Bon courage pour ta reprise 🙂

Dernière modification le 3 jours il y a par Shamba
Le Goff Patrick
Le Goff Patrick

Mon rêve aurait été de pouvoir aller au Pérou ou au Tibet pour leurs sommets et le paysage et et et….