La Joux-Plane. Belle mais pas pour moi

Ce matin, les jambes ont pris la parole avant le réveil.

Elles n’ont pas dit non. Elles ont juste dit doucement, doucement. Une fatigue accumulée jour après jour, colisée de sommet en col, qui commence à peser d’une façon qui ne se discute plus vraiment. Les muscles ont une mémoire, et la mémoire de cette semaine était chargée.

J’ai dormi un peu plus longtemps. Sans culpabilité.

Le sandwich de la boulangerie.

Départ tardif, donc. Et avec lui cette légèreté particulière des matins où on renonce à être organisée et où on s’adapte à ce qui vient.

La boulangerie sur le chemin a réglé la question du pique-nique. Un sandwich choisi derrière la vitrine, quelques viennoiseries pour l’après-midi chez mon amie, et cet agréable sentiment de ne pas avoir eu à préparer quoi que ce soit.

Les grandes randonnées méritent la logistique. Les petites journées méritent le sandwich de boulangerie.

J’avais décidé que ce serait une petite journée. En théorie.

La route et la voiture.

Presque une heure de route pour rejoindre mon amie à Samoens. Une heure que j’ai décidé de meubler en m’arrêtant en chemin, parce que laisser passer un col sans s’y aventurer un minimum serait du gâchis.

La Joux-Plane était sur la route. 1680 mètres d’altitude, accessible en voiture, réputée. J’ai pris la direction du col.

La voiture a commencé à chauffer avant moi.

C’est une chose qu’on oublie quand on randonne depuis le bas, les jambes dans les lacets. La voiture souffre aussi, à sa façon. Les montées répétées, les virages serrés, le moteur qui tourne fort pour maintenir la vitesse. Cette semaine elle avait été sollicitée comme rarement, et elle commençait à me le faire savoir avec une discrétion relative.

On est arrivées en haut toutes les deux. Un peu chaudes.

Joux-Plane. Le choc.

En sortant de la voiture, j’ai compris immédiatement.

Le parking. Ou plutôt les parkings. Pleins. Débordants. Des voitures partout, garées dans tous les sens, et des gens qui cherchaient encore à se garer. Des familles, des groupes, des poussettes, des chiens en laisse, des glacières. Le genre de fréquentation qu’on voit dans les parcs d’attractions un dimanche de juillet.

La montagne était là, belle, ouverte, avec ce panorama qui s’étendait sur les sommets. Mais elle n’était pas seule.

Loin de là.

J’ai regardé tout ça. J’ai pris une grande inspiration.

Tout le monde a le droit de profiter de beaux endroits. Je le sais. Je le pense vraiment. La montagne n’appartient à personne et les grands espaces sont faits pour être partagés.

Mais cette semaine j’avais pris une habitude. Celle des sentiers quasiment déserts, du silence entre les arbres, du bonjour échangé avec un randonneur qui croise et repart dans le silence. Cette solitude choisie, active, qui fait partie intégrante du plaisir de la randonnée pour moi.

Joux-Plane ce jour là, c’était l’opposé exact de ça.

La tentative.

J’ai quand même essayé.

Sac sur le dos, sandwich dans la poche, direction le sentier. J’ai monté un peu. Pas trop. Le temps de trouver un coin à l’écart du flux principal, suffisamment éloigné du parking pour respirer un peu différemment.

J’ai trouvé un petit espace sous un sapin. De l’herbe, de l’ombre, un coin tranquille malgré tout. J’ai sorti le sandwich. J’ai mangé en regardant le panorama s’ouvrir devant moi, les sommets qui se découpaient dans le bleu, les nuages qui commençaient à s’amonceler à l’horizon.

C’était beau. Vraiment beau.

Mais le bruit de la foule en contrebas ne disparaissait pas tout à fait. Ces voix portées par le vent, ces éclats de rire, ces appels de parents après leurs enfants. Tout ce bruit humain qui n’est pas désagréable en soi mais qui change profondément la nature du moment.

La montagne solitaire et la montagne touristique sont deux expériences différentes. Je ne dirais pas que l’une est supérieure à l’autre. Mais j’ai une préférence.

J’ai mangé mon sandwich. Et j’ai fait demi-tour.

L’orage providentiel.

En revenant vers la voiture, j’ai regardé le ciel.

Les nuages qui s’étaient amoncelés à l’horizon pendant mon sandwich avaient progressé. Vite. Cette façon qu’ont les orages de montagne d’arriver sans prévenir, de transformer un ciel bleu en quelques minutes en quelque chose de beaucoup plus sombre et de beaucoup plus décidé.

J’ai marché un peu plus vite.

La voiture. Le départ. Et quelques gouttes sur le pare-brise, juste quelques-unes, pendant que je quittais le parking.

Derrière moi, l’orage s’installait sur la Joux-Plane.

Finalement, ma décision de faire demi-tour avait été la bonne. Pas par sagesse particulière, juste par coïncidence heureuse. La montagne avait tranché à ma place.

Samoens et mon amie.

Direction Samoens. Le chalet de mon amie, niché entre les arbres, avec les montagnes qui se dressent derrière et un pommier chargé de fruits rouges dans le jardin.

Il y avait quelque chose de particulièrement doux dans cette arrivée. Après une semaine de randonnées solitaires, de cols, de sommets, de bonjours échangés avec des inconnus sur des sentiers, retrouver quelqu’un qu’on connaît vraiment.

Les viennoiseries posées sur la table. Le thé. La conversation qui part dans tous les sens, comme elle fait avec les vieilles amies, sans avoir besoin de se remettre en route parce qu’elle n’est jamais vraiment arrêtée.

On a parlé de tout et de rien. De cette semaine, de la montagne, de ce qui s’était passé pendant l’été de chacune. Ces rattrapages qu’on fait quand on ne se voit pas assez souvent et qui ont une densité particulière, une façon de vouloir tout dire en peu de temps.

Dehors l’orage grondait quelque part dans les montagnes. À l’intérieur, le chalet était chaud et le thé était chaud et la compagnie était bonne.

Le départ et le retour.

Peu avant dix-huit heures, il a fallu partir.

Le trajet du retour vers le gîte, les jambes lourdes sur les pédales, la tête encore pleine de la conversation et des pommiers et de l’orage sur la Joux-Plane.

Repas. Soirée tranquille. Ce repos mérité de quelqu’un qui a quand même fait sa journée malgré les jambes fatiguées et le réveil difficile.

Et cette pensée avant de dormir.

Demain c’est le dernier jour.

Je vais essayer de marquer le coup quand même.

Sophie H.

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11 Commentaires
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Très beau texte

thuillier

cc felicitations cest super de se retrouver seule je vois tu es femme intrépide
tu es femme qui tome a pic
cest bien davoir une amie qui tapprécie ta juste valeur

Ahr

Les randonnées sont des choses pour évader l’esprit

Ours400

👍👍👍👍👍👍🐻

damrod91

Il y a la montagne avec soi-même, loin de tout, libre d’aller randonner où nous voulons, découvrir des endroits perdus et déserts loin de l’afflux des touristes, pour la découvrir, l’ observer plus intimement avec sa richesse de sa faune et sa flore…. Et il y a cette montagne touristique que soi-disant il faut aller voir mais, personnellement, ce n’est qu’une carte postale. L’important est d’avoir pendant cette semaine pu « La » découvrir, la véritable, celle que peu de personnes ose affronter et c’est toujours un défi pour soi-même. Encore merci de nous avoir fait partager tes différentes randonnées avec ta magie narrative et tes superbes photographies. Dernier jour demain donc, alors profite en bien.

Le_breton

Joli récit une fois de plus ,bravo ,et profite bien de ton dernier jour de vacances ,😘

anno jean luc

Bravo

jocker

voila le café est bu le texte lu Sophie merci pour les récits une semaine en montagne mon rève une sortie en montagne

Ruau

Une belle balade que tu a fait mais je ne peux plus

Laurent REMERY

Coucou Sophie et ben j’aurais bien aimé partir avec toi à l’aventure ! on se serait raconter tout et rien ! Comme tu l’as bien dit à un moment donné voilà j’espère que si tu le refuses pense à moi !